Le 34ème gouvernement de l’Etat d’Israël

By | 27 mai 2015

Netanyahu présente le 34ème gouvernement de l’Etat d’Israël

Le jeudi 14 mai, le Premier Ministre Benjamin Netanyahu a officiellement présenté le 34ème gouvernement de l’Etat d’Israël, son quatrième.

Les élections législatives du 17 mars

Le 17 mars dernier, au terme d’une campagne qui avait suscité les espoirs de la gauche, les élections anticipées (Netanyahu avait fait voter la dissolution de la Knesset, qui devait siéger jusqu’en 2017) s’achevaient sur une victoire sans appel du Likud et du Premier Ministre sortant, qui obtenaient 30 mandats. L’Union Sioniste de Yitzhak « Buji » Herzog et Tzipi Livni, qui était, d’après les sondages, au coude à coude avec la droite, chutait à 24 sièges. La Liste (Arabe) Unie (regroupant les quatre partis arabes israéliens) devenait la troisième formation politique du pays avec 13 mandats à la Knesset. Derrière, les partis centristes de Yair Lapid et Moshe Kahlon (Yesh Atid et Kulanu) recevaient respectivement 11 et 10 sièges. HaBayit HaYehudi (Foyer juif), le parti nationaliste-religieux de Naftali Bennett, dégringolait à 8 mandats, alors qu’Avigdor Lieberman et Yisrael Beytenu, en proie avec la justice suite à des affaires de corruption, conservaient 6 sièges. Enfin, les partis dits orthodoxes, le Shas et l’UTJ (United Torah Judaism) se voyaient attribuer 7 et 6 mandats. Le parti soutenu par l’Hachomer Hatzaïr, le Meretz, se maintenait miraculeusement, en franchissant in extremis le seuil requis pour entrer à la Knesset. Le lendemain, après dépouillement des votes des soldats et des envoyés en mission à l’étranger (pour ne pas citer notre shaliakh), il obtenait un cinquième siège.

Les jeux étaient faits. Ces résultats accordaient au Likud une écrasante majorité de 30 mandats, et Netanyahu était logiquement chargé par le Président Rivlin de former un gouvernement. Les tractations pouvaient alors débuter.

Coalition et négociations

Alors que la Liste Unie, l’Union Sioniste, Yesh Atid et le Meretz annonçaient rejoindre l’opposition, excluant donc toute participation à la coalition de Netanyahu, ce dernier se devait de regrouper suffisamment de partis afin de s’assurer un total de 61 élus au sein de son gouvernement. L’équation paraissait simple :

Likud (30) + HaBayit HaYehudi (8) + Yisrael Beytenu (6) + Shas (7) + UTJ (6) + Kulanu (10) = 67

Le principal enjeu, pour le Likud, restait de « convaincre » Moshe Kahlon, soit dit en passant un ancien du parti, de rejoindre la coalition gouvernementale. Kahlon, dont la campagne s’était basée sur l’économie, posait comme conditions sa nomination au Ministère des Finances et l’assurance du soutien gouvernemental aux réformes qu’il avait promis de réaliser. Une fois Kulanu dans le coup, les partis orthodoxes rejoignant de toute façon la coalition, ce sont Bennett et Lieberman qui se montraient les plus hargneux. A plusieurs reprises, les négociations entre le Likud et ces deux partis s’interrompaient, étaient ajournées, et les leaders Bennett et Lieberman se plaignaient publiquement du traitement que leur infligeait Netanyahu. Mais pour Netanyahu, une autre bataille s’annonçait, celle des égos insatiables des cadres du Likud.

Déception, rebondissement, puis déception(s)

Si les semaines de négociations ont été peu suivies par la population israélienne, les tous derniers instants de tractations ont été riches en émotions. Alors qu’il ne restait à Netanyahu que quelques jours avant la date butoir, Avigdor Lieberman, ancien Ministre des Affaires Etrangères (et ancien videur de boîte de nuit), annonçait que son parti rejoignait l’opposition. Coup de tonnerre à la Knesset et coup de couteau dans le dos pour le Likud. Néanmoins, Lieberman mettait lui-même un terme à ses velléités ministérielles, retirant une grosse épine du pied du Premier Ministre. Parallèlement, Naftali Bennett devenait l’homme fort, le « Kingmaker » car lui seul pouvait désormais assurer à Netanyahu les 61 mandats nécessaires à la formation d’un gouvernement. Profondément affaibli face au leader du parti nationaliste-religieux, Netanyahu n’avait d’autre choix que de céder aux ultimes caprices du « Frère » (Bennett se fait appeler ainsi en Israël). Résultat, malgré le faible score de Bayit Yehudi (8 mandats), Bennett s’assurait à lui-même le poste de Ministre de l’Education, et à ses condisciples deux autres portefeuilles. Ainsi, la très controversée Ayelet Shaked devenait Ministre de la Justice et Uri Ariel obtenait l’Agriculture.

L’obtention par le parti Bayit Yehudi de ces deux ministères ne sera pas sans conséquence, dès lors que l’on connait ceux qui en auront les clés. Naftali Bennett et son parti (donc Shaked) sont connus pour affirmer qu’il n’existe pas de peuple palestinien et pour défendre l’annexion de la Cisjordanie (entendez Judée-Samarie) à Israël. En d’autres termes, ils prônent la solution à un Etat. Ayelet Shaked a la particularité d’être la seule laïque du parti nationaliste-religieux partisan des implantations. Mais en aucun cas cela ne saurait constituer un gage de modération, bien au contraire. Shaked s’est fait remarquer pour ses sorties médiatiques controversées. Elle est à l’origine de deux propositions de lois qui ont fait du remous dans les bancs de la Knesset : la loi dite de « nationalité », qui visait à remplacer la définition constitutionnelle d’Israël comme « Etat juif et démocratique » en « Etat national du peuple juif », qui a finalement conduit la précédente assemblée à sa dissolution ; et la loi dite « des ONGs », qui avait pour but de diminuer les contributions nationales aux organisations non gouvernementales, pour majorité de gauche. Enfin, Shaked, qui sera Ministre de la Justice, avait pour habitude, avec Bennett, de vilipender la Cour Suprême, qu’ils accusaient d’être partiale et fidèle à la gauche.

En fin de compte, ce nouveau gouvernement est de droite, nationaliste et religieux. Le Likud s’octroie pas moins de treize postes gouvernementaux, dont la Santé et les Affaires Etrangères (Netanyahu), la Sécurité (Moshe « Bugi » Yaalon), l’Intérieur (Silvan Shalom), les Transports et le Renseignement (Yisrael Katz), l’Energie et l’Eau (Yuval Steinitz) et le Sport et la Culture (Miri Regev). HaBayit HaYehudi gagne trois Ministères (voir ci-dessus), alors que Kulanu se voit également accorder trois portefeuilles (Finances, Construction et Environnement). Alors que les partis religieux orthodoxes ont sécurisé leurs postes clés dans les ministères de l’éducation et du budget, le leader du parti Sépharade Shas, Arye Dehri devient Ministre de l’Economie. On notera que ce dernier avait été écarté de la vie politique lors de son emprisonnement pour corruption.

Enfin, le Cabinet de Sécurité, organe politique décidant des questions sécuritaires, militaires et diplomatiques, sera composé de Netanyahu, Yaalon, Kahlon et Shaked, entre autres.

Voilà le gouvernement qui décidera de l’avenir Israël pendant quatre ans, à moins qu’un député ne démissionne ou change de parti (ce qui est probable en Israël). En effet, la coalition, avec 61 sièges, est la plus petite que Netanyahu pouvait former, mais semblerait toutefois relativement stable. Il suffit à Netanyahu de laisser carte blanche à Kahlon dans la conduite de ses réformes tout en continuant à satisfaire les gourmandises territoriales de Bayit Yehudi. Netanyahu se retrouvera donc encore une fois acculé par la pression internationale et les demandes des différents partis (plus ou moins extrémistes) de sa coalition.

C’est ainsi que le quatrième gouvernement de Benjamin Netanyahu est parti pour quatre ans de règne (sauf incident de parcours). Pour le meilleur et pour le pire. Netanyahu arrivera-t-il à conserver sa coalition tout en évitant de se mettre définitivement la communauté internationale à dos ? Parviendra-t-il à concilier l’appétit colonisateur d’une partie de son gouvernement avec les critiques et sanctions internationales ? Comment gèrera-t-il les menaces du Hezbollah et du Hamas ? Comment les Israéliens se comporteront-ils face à un énième conflit dans la Bande de Gaza ? Les questions sont nombreuses, autant que les défis auxquels Israël et son nouveau gouvernement devront faire face.

Les échecs de la gauche

Mais que s’est-il passé ? Comment l’Union Sioniste, créditée tout au long de la campagne et jusqu’aux tout derniers sondages d’un nombre de mandats similaire voire supérieur à celui du Likud (entre 25 et 27), a-t-elle pu chuter au point de se trouver reléguée à 6 longueurs de celui-ci (30-24) ? La gauche, qui a espéré pendant quatre mois reprendre le pouvoir aux mains de la droite, a indéniablement commis des erreurs. Mais quelles sont-elles ?

Tout d’abord, a posteriori, il est vrai que l’affirmation de Herzog « Je remplacerai Netanyahu » semble bien utopique. Le dernier scrutin démontre que le Likud reste inébranlable (30% des mandats). La supposition que les Israéliens considèrent Netanyahu comme remplaçable est une erreur. Et la campagne personnelle menée par la gauche contre le Premier Ministre sortant (désormais reconduit dans ses fonctions) n’a fait que repousser les Israéliens qu’elle tentait de séduire. De plus, le parti travailliste HaAvoda (Union Sioniste) a eu tort de croire qu’il pourrait rallier des électeurs qui ne votent pas traditionnellement à gauche. La carte des résultats est cruelle. Les seules zones qui ont voté pour la gauche sont le nord de Tel Aviv et de la région du Gush Dan, la partie supérieure de Haifa et les kibboutzim. En d’autres termes, l’électorat de gauche est constitué en grande partie des classes supérieures éduquées. Dans la ville de Sderot (dont l’ancien dirigeant régional n’est autre qu’Amir Peretz, numéro 8 de la liste Union Sioniste), le gauche a obtenu 7% contre 43% pour le Likud. A Beer Sheva (dont le maire est membre du parti travailliste, 12% contre 37% pour le Likud. Ces chiffres illustrent le décalage énorme qui sépare les prétentions d’alternative de la gauche de la réalité.

Il serait malvenu, en France, d’écrire les lignes qui vont suivre. Mais en Israël, point de tabou sur les origines ethniques de la population. Et pour cause. Le Parti travailliste israélien continue de payer les frais de sa conduite vis-à-vis de la population juive orientale. Les membres de cette dernière, arrivés successivement dans les années 1950 puis en 1967, avaient été victimes de la discrimination du parti de gauche, à majorité ashkénaze, de l’époque. Dix ans plus tard, Menahem Begin, leader du Likud, s’assurait les votes de cette part de la population délaissée. Depuis, les Israéliens d’origine orientale votent traditionnellement à droite. Inverser cette tendance sera un des défis majeurs de la gauche israélienne, qui devra de toute façon se refonder.

La gauche devra aussi sérieusement s’investir dans la périphérie, à savoir tout ce qui est au nord de Tel Aviv, et tout ce qui est au sud de Tel Aviv. Lors de la campagne, circuler dans les rues de la capitale économique donnait l’assurance de la suprématie de la gauche, de la force de sa campagne et de la possibilité de changement. Mais observer la mobilisation politique dans les villes pauvres de la périphérie telles que Beer Sheva, Karmiel, ou Tibériade laissait présager un tout autre résultat. Les affiches de l’Union Sioniste y étaient minoritaires, sinon tout simplement absentes. Les panneaux publicitaires de Netanyahu, Bennett ou Kahlon, quant à eux, étaient légions.

Si la gauche veut réellement prétendre être une alternative crédible à la droite, et si son leader veut prétendre pouvoir remplacer Netanyahu, ils devront le prouver tout d’abord en se préoccupant de l’électorat traditionnel du Likud. Car celui-ci, s’il ne vote pas pour le parti conservateur par pure conviction politique, n’a que faire des préoccupations socio-économiques de la gauche. Cette part de la population vit dans la peur de l’Iran, la peur du Hezbollah, la peur du Hamas, la peur du Palestinien et de l’Autre, bref la peur de tout ce que Netanyahu présentera comme source de danger. Plus inquiétant, cette frange de la population israélienne a peur de son voisin palestinien, et également de son voisin Arabe-Israélien. Lorsque Netanyahu a appelé, le jour de l’élection, ses citoyens à voter, c’est en leur mettant sous le nez la menace du vote massif des citoyens Arabes d’Israël. Ces citoyens Arabes, d’après le Premier Ministre, étaient envoyés dans des bus, par la gauche, vers les bureaux de vote. Cette stratégie a fait ses preuves.

Tel est le contexte dans lequel la gauche israélienne devra se repenser, reconfigurer sa structure et reconsidérer sa place au sein d’une société en pleine évolution, évoluant démographiquement vers la droite et la religion.

Pour ceux qui ont peur, résignez-vous, il est question d’Israël, pas de l’Occident.

Bienvenue au Moyen-Orient.

Simon Wasserman